Superstition et sorcellerie

Superstitions, sorcellerie et missions dans le Cap Sizun du 17ème siècle

Assurément, les ouvrages sont nombreux qui traitent aujourd’hui des vieilles superstitions bretonnes. Souvent, celles-ci sont parvenues jusqu’à nous à travers cette riche littérature orale que constituent les histoires des veillées d’autrefois lorsque, dans la pénombre rougeoyante de l’âtre, le conteur distillait avec un art consommé les mystères des sombres nuits du Cap. D’être ainsi évoquées, les peurs et les angoisses de tout un peuple s’en trouvaient un moment apprivoisées. Sur ce chapitre, l’univers capiste est foisonnant. Et l’inventaire des contes et légendes du Cap-Sizun est sans conteste parmi les plus fournis !

Fées, korrigans et sirènes
« Sur les lambris de la chapelle Saint-Michel du Port-Rhu en Douarnenez, la figure verdâtre du diable est omniprésente. Ici, l’ange gardien protégeant un enfant du démon. » -© Paul Cornec

« Sur les lambris de la chapelle Saint-Michel du Port-Rhu en Douarnenez, la figure verdâtre du diable est omniprésente. Ici, l’ange gardien protégeant un enfant du démon. » – © Paul Cornec

La sarabande des fées, elfes, lutins, korrigans, et autres géants fait partie intégrante du vieux fonds de l’imaginaire capiste. Et il faut reconnaître que les nombreux monuments mégalithiques qui parsemaient autrefois le Cap offraient un cadre sur mesure à cette population innombrable, qui abandonnait volontiers son monde parallèle pour de régulières incursions dans le quotidien de nos ancêtres.

A Audierne, le sommet du Roz-Kriben, antique nécropole autrefois hérissée de dolmens et autres menhirs, était appelé Toul-Korriked, la « caverne des korrigans », et rares étaient les habitants du lieu qui auraient osé s’y risquer à la nuit tombée. A Plouhinec, personne n’ignorait que les énormes blocs de pierre de la pointe du Souc’h y avaient été projetés par-dessus la baie par les nains bâtisseurs d’Esquibien. En effet, toute la zone de la pointe de Lervily formait un haut lieu de l’architecture mégalithique, comme en témoignaient le galgal de Bec-ar-Radennec, le peulvan de sept mètres qui dominait le village du Créac’h, et les deux grands dolmens de Kériapoc à Porspéré. Malgré leurs dimensions impressionnantes – quatre mètres de côté – les tables de ces deux monuments servaient aux korrigans à jouer aux palets, à travers la baie, sur les pierres dressées du Souc’h. Dans les environs, sur les dunes de Trez-Goarem, de Kersiny ou de Mesperleuc, à la nuit tombée, les begou-noz, sorte de lutins malfaisants, prenaient la forme de feux voltigeant qui provoquaient les passants à la bagarre.

« Plafond de la chapelle Saint-Michel de Douarnenez. Panneau intitulé « L’ange tient Satan enchaîné » : un Lucifer cornu se tient hilare au bord des flammes. La figure diabolique devait inspirer aux douarnenistes et autres pèlerins une salutaire frayeur » - © Paul Cornec

« Plafond de la chapelle Saint-Michel de Douarnenez. Panneau intitulé « L’ange tient Satan enchaîné » : un Lucifer cornu se tient hilare au bord des flammes. La figure diabolique devait inspirer aux douarnenistes et autres pèlerins une salutaire frayeur » – © Paul Cornec

Dans cette presqu’île effilée où la respiration de l’océan est omniprésente, les sirènes trouvent naturellement leur place : Jacques Cambry déjà, en 1794, évoque dans son Voyage la sirène de la Pointe du Raz, qu’un Douarneniste malavisé tenta de saisir. Et mal lui en en prit, car la créature plongea aussitôt dans les flots, déclenchant une tempête affreuse qui jeta vingt bateaux à la côte !

Plus près de nous, en 1888, Hyacinthe Le Carguet décrit ce rocher noirâtre, situé sous Saint-They, à l’extrémité de la Pointe du Van, nommé Mary-Morgant, dont la pointe émergée s’entoure d’une chevelure flottante de longs laminaires. C’était, nous raconte l’ancien percepteur d’Audierne, la demeure des sirènes. Le Carguet rapporte même le témoignage de première main que lui confia un pêcheur en 1886 : du haut des falaises de Kerbusculien, il avait pu voir de ses yeux une sirène s’ébattre à quelques encablures du rivage, disparaître puis apparaître à nouveau. Elle laissait flotter sur don dos sa longue chevelure et, de temps en temps, émettait en guise de chant une espèce d’appel voilé. Il assura au percepteur avoir pu l’observer longuement deux jours consécutifs – ce qui excluait toute hypothèse de mirage, n’est-ce pas ? – puis elle disparut du côté de la Basse-Jaune, après avoir longé la côte sous Cléden, de Brézellec à la Pointe du Van.

Las ! Plus réaliste, Le Carguet tenta de démontrer au brave pêcheur de Cléden que l’explication du phénomène observé était sans doute tout autre, car les autorités maritimes venaient de signaler qu’une bouée surmontée d’un signal de brume avait rompu sa chaîne et dérivait dans les parages du Raz de Sein. Entraînée par le courant, elle avait dû entrer dans la baie de Douarnenez avant d’être reprise par le jusant. Le son assourdi de sa corne de brume était la voix de la sirène, et la couronne de goémon qui paraît ses rondeurs sa belle chevelure. Evidemment le scepticisme de Le Carguet déplut à son interlocuteur, persuadé comme beaucoup d’autres sur ces rivages de l’existence des sirènes.

Le même Le Carguet évoque ailleurs la sirène, incarnation de Dahut, la fille dévoyée de Gradlon, que celui-ci précipita dans les flots alors qu’il fuyait l’engloutissement de sa ville d’Ys. Cette sirène émerge fréquemment de l’onde à proximité des bateaux en pêche, mais ses apparitions sont de mauvais augure, car toujours annonciatrices de tempêtes. Les marins d’ici lui donnent le nom de Marie du Cap.

Mais aussi revenants, sorcières et diableries
« Plafond de la chapelle Saint-Michel : sur ce panneau, l’ange chasse le diable qui en voulait à l’âme d’un moribond. » - © Paul Cornec

« Plafond de la chapelle Saint-Michel : sur ce panneau, l’ange chasse le diable qui en voulait à l’âme d’un moribond. » – © Paul Cornec

Mais sur les eaux sombres du Raz de Sein planent d’autres esprits plus inquiétants, comme les lugubres crieren, âmes errantes des marins noyés dans ces terribles parages, dont les sifflements implorent une sépulture, désespérées d’être sans fin ballottées au creux des vagues. C’est ici l’escale attestée du sinistre bag-noz, le « bateau de nuit », qui appareille nuitamment de la crique du Vorlenn, entre la Pointe du Van et la baie des Trépassés, avec son chargement de défunts. La légende fait du bag-noz l’équivalent, sur le vaste cimetière de la mer, du karrig-an-ankou, la charrette de la mort, autre thème récurrent des histoires des veillées. Cette barque ténébreuse est pilotée par le premier mort de l’année. Si c’est un vieillard qui est à la barre, les enfants mourront en grand nombre dans l’année. Au contraire, si la funeste barque a pour capitaine un enfant, la mort viendra prendre les pères et les mères…

Mais surtout, malheur à celui qui croise sur les flots, au coeur de la nuit, le Bag-Sorcerez, le Bateau de la Sorcière ! Car celle-ci confie alors à l’infortuné patron un terrible secret qui, s’il est imprudemment dévoilé, provoquera bientôt le naufrage de la barque et la mort de tout son équipage ! Que l’un des matelots vienne seulement à évoquer la sinistre rencontre, il périra dans la semaine ! Au début de l’année 1890, raconte Paul Sébillot en citant l’indispensable Le Carguet, un marin de l’Ile, qui avait vu le Bateau de la Sorcière, eut l’imprudence d’en parler une fois arrivé à terre. Le lendemain, alors qu’il voguait vers Brest, il tomba par-dessus bord : il fut aussitôt repêché, mais il était déjà mort !
C’est aux abords de l’île de Sein surtout que l’on rencontre ces barques funestes montées par une femme solitaire. Ces tristes capitaines sont certaines veuves de l’Ile, qui ont le mauvais œil. Souvent le matin, raconte encore Le Carguet dans la Revue des Traditions Populaires, on a pu voir Catouche, la plus redoutée de ces sinistres veuves, revenir de la Chaussée de Sein, toute trempée, avec son panier à goémon vide. Qu’avait-elle pu faire la nuit, dehors, sinon courir la mer ? Car elle change son panier en barque, son bâton à ramasser le goémon en mât, et son tablier en voile !
Anatole Le Braz, dans La Légende de la Mort, évoque lui aussi ces inquiétantes nautonières, dont certaines ont reçu en naissant le don de vouer, qui leur procure une puissance redoutable. Elles se rendent la nuit aux sabbats de la mer sur une embarcation de forme spéciale qui n’est autre que leur panier à goémon. Elles s’y accroupissent sur leurs talons, et leur bâton à goémon leur sert d’aviron et de gouvernail. Elles se chargent de vouer à la mort l’ennemi qui leur a été désigné, à moins qu’il n’ait auparavant réparé le dommage qu’il a fait. La vieille doit accomplir trois voyages, assister à trois sabbats, et remettre chaque fois au démon un objet ayant appartenu à l’homme qu’il s’agit de faire disparaître…

Le sabbat, le démon… Voici prononcés les termes qui évoquent un autre personnage, omniprésent dans les contes des veillées : le Diable. Mais, si l’évocation de la charrette grinçante et de la sinistre faux de l’ankou terrorisaient immanquablement les jeunes auditeurs blottis dans l’ombre, les pactes avec le diable tournaient souvent au désavantage de celui-ci, et Paolic an Diaoul, Petit Pol le Diable, y était généralement tourné en ridicule. Sans doute faut-il voir dans ces moqueries une façon de conjurer les frayeurs ancestrales ?
Mais ces pactes avec Satan n’étaient-ils réellement qu’historiettes destinées à captiver l’attention des auditoires lors des longues soirées d’hiver ? Nenni : au-delà du folklore des légendes, la réalité de pratiques superstitieuses nombreuses et fortement enracinées est attestée dans le Cap-Sizun.

Sorcellerie et maléfices

L’abbé Corentin Parcheminou, autre grand connaisseur du Cap-Sizun où il exerça un temps son ministère, rapporte nombre de ces superstitions. Ainsi, raconte l’ancien recteur de Mahalon et de Cléden, les femmes des pêcheurs décrochaient des murs des chapelles les tableaux des saints, et les menaçaient des pires traitements si leur mari ou leurs enfants ne leur revenaient pas promptement sains et saufs de la grande mer. Si le retour des êtres chers tardait, les menaces étaient mises à exécution, et les saintes images jetées à l’eau ou flagellées avec force injures et menaces. D’autres balayaient soigneusement la chapelle de leur village, en recueillaient la poussière et la jetaient aux quatre vents, pour hâter le retour de la barque de leurs pêcheurs.

La mort avait-elle frappé un membre de la famille, poursuit Parcheminou, aussitôt tous les vases de la maison qui contenaient de l’eau étaient vidés sur l’instant, de peur que l’âme du défunt ne vienne s’y noyer. Si du bétail venait à s’égarer dans la campagne, on jetait dans les champs un trépied, ou encore un couteau à la lame recourbée : c’était la parade infaillible pour éviter à l’animal perdu une rencontre fatidique avec le loup, dont le Cap était alors infesté. A l’apparition de la nouvelle lune – héritage de l’antique religion druidique ? – les habitants tombaient à genoux et récitaient une prière en son honneur. La veille de la Saint-Jean, autour des feux que l’on allumait dans les villages à la tombée de la nuit, chaque famille plaçait des pierres destinées à servir de siège aux âmes des ancêtres et à leur permettre de s’y chauffer. Dans cette ligne des traditions liées aux feux de Saint-Jean, Le Carguet décrit également les rites de génération par le feu, vestiges d’un antique culte du soleil dans le Cap-Sizun.

Le premier Jour de l’An, on offrait à la fontaine ou au puits un morceau de pain couvert de beurre, ensuite on y jetait autant de morceaux de pain qu’il y avait de personnes dans la famille. S’ils flottaient de telle ou telle façon, on en concluait à la mort certaine de celui-ci ou de celle-là…

Ces superstitions étaient multiples : c’était ici une croyance acceptée que Dieu avait fait le seigle et le froment, tandis que le blé noir ou le sarrasin était l’œuvre du diable. La récolte du blé noir une fois terminée, on en jetait plusieurs poignées dans les fossés qui bordaient les champs où il avait poussé, pour en faire un sacrifice au démon lui-même. Les paysans dont les bêtes tombaient malades étaient persuadés que c’était un effet de l’âme tourmentée d’un parent défunt, et qu’il fallait, pour l’apaiser, payer neuf messes consécutives.
Au 17e siècle, le clergé lui-même se faisait ainsi le complice de ces superstitions, en acceptant, voire en encourageant, l’offrande de telles neuvaines qui lui assuraient une belle rente de situation. Pire encore, raconte Parcheminou, certains prêtres avaient acquis, grâce à de faux exorcismes empruntés à la magie, une véritable habileté et prétendaient, à l’instar des vieux saints guérisseurs, soulager les paysans de toutes sortes de maux. La notoriété de certains d’entre eux avait dépassé les frontières de leur paroisse, et on venait les consulter de très loin.
Car, si Corentin Parcheminou était orfèvre en la matière, c’était sans doute moins par son observation des travers de ses ouailles ou les confidences recueillies dans ses fonctions pastorales, que par la lecture des ouvrages consacrés à ses illustres prédécesseurs en terre capiste, Michel Le Nobletz et Julien Maunoir. C’est d’ailleurs ce dernier qui déclarait « qu’un livre entier ne suffirait pas pour décrire les pactes et les sortilèges inspirés par l’enfer à ce peuple ignorant… »

A la fin de 19e siècle et au début du 20e, Hyacinthe Le Carguet fut le providentiel et inlassable collecteur de ces croyances surgies de la nuit des temps, au moment précis où la civilisation moderne achevait de les repousser dans l’oubli. En véritable ethnographe, cet érudit bigouden, de son état percepteur à Audierne, passa des centaines d’heures d’observation et de patiente écoute auprès des habitants du Cap, et spécialement des anciens, dépositaires de trésors qu’il voyait disparaître à tout jamais sous ses yeux. Sa quête, sur ces sujets sensibles que sont les maléfices et la sorcellerie, ne fut pourtant pas toujours aisée, ainsi qu’il en témoigne lui-même à plusieurs reprises au détour de ses nombreux écrits, publiés pour la plupart dans le Bulletin de la Société Archéologique du Finistère. Ainsi, confie-t-il, « le secret à garder et à transmettre, la crainte des maléfices sont les deux causes principales d’insuccès dans les recherches de cette partie du folklore. Seuls, l’embarras des personnes interrogées, les regards inquiets qu’elles jettent autour d’elles, font soupçonner les gens qui détiennent l’un de ces secrets. »

Dans une de ses livraisons au BSAF, au début du 20e siècle, Le Carguet relate les inquiétantes coutumes qui avaient cours dans nos villages. Il nous confie en effet que l’on découvre parfois, dans les paroisses du Cap-Sizun, au hasard de défrichements de landes, de labours profonds ou de réfections de maisons, de bien curieuses poteries enfouies sous terre depuis des lustres. Rien à voir avec ces habituels tessons qui font le bonheur des archéologues, lors des fouilles d’antiques villas gallo-romaines ou de villages gaulois oubliés. Il s’agit ici de récipients domestiques de facture récente, parfaitement conservés, vases, jarres ou écuelles de couleur jaunâtre, rougeâtre, et le plus souvent grise, enfouis dans la terre même, parfois recouverts d’une pierre plate ou d’un pot renversé pour les protéger des infiltrations : ce sont les vases enfouis pour maléfices, qui ont servi, affirme Le Carguet, jusqu’à une époque relativement récente !
Aucune paroisse, aucun village ne semble en être indemne, ce qui démontre que la pratique en était répandue dans tout le Cap. Ces vases sont dûment répertoriés : à Audierne, des sorciers sévirent à Kervréac’h et à Kéridreuff ; à Cléden, on en découvrit dans les villages de Théolen, Brézoulous, Keriolet, Lezanquel ; à Esquibien, on en exhuma à Brignéoc’h, Lervily, Kerboul, Gorréquer, et aussi en de nombreux lieux de Goulien, de Plogoff et de Primelin…
Les rites qui accompagnaient ces sinistres vases, destinés à attirer la mort ou le malheur, variaient selon la cible visée. A chaque destination son incantation – toler an drouk, lakad ar c’hol : jeter le mal, attacher la perte – à chaque but son contenu, feuilles de chêne, sensées attirer la foudre sur les moissons ou les étables, dard de vipère, queue de lézard, œil de crapaud ou de corbeau… ou pire ! Les os, dents, cheveux recueillis sur les morts dans les cimetières, devaient aussi servir aux incantations, affirme Le Carguet, qui alla jusqu’à porter le contenu d’un de ces vases maléfiques à un pharmacien d’Audierne, à fin d’analyse : la matière noirâtre contenue dans ce koter découvert dans le sous-sol d’une maison de Théolen, se révéla être des matières animales…

Deux adversaires de Satan : Le Nobletz et Maunoir

Si ces pratiques d’un autre âge semblent avoir survécu jusqu’à l’aube des temps modernes, que devait-il en être aux 16 et 17 e siècles, lorsque les vagues monstrueuses des grandes chasses aux sorcières balayèrent l’Europe entière ? Si la Bretagne resta relativement à l’écart de cette folie collective qui vit monter par milliers les sorcières au bûcher – on en brûla jusqu’à quatre cents à la fois ! – deux hommes au moins étaient persuadés que Satan régnait aussi en Bretagne, et singulièrement au Cap-Sizun, et qu’il y comptait des affidés par centaines. Et l’histoire du 17 e siècle dans le Cap est indéniablement marquée par ces deux personnages hors du commun, qui vont lutter de toutes leurs forces contre les superstitions héritées de l’antique religion païenne : Michel Le Nobletz et Julien Maunoir. L’un et l’autre sont fermement persuadés de la présence du Malin dans les paroisses capistes, sous forme de congrégations organisées de sectateurs – et surtout de sectatrices – de Satan, qui y tiennent régulièrement sabbat sur les landes désolées. Selon eux, notre cap du bout du monde aurait été un centre important de sorcellerie.

Michel Le Nobletz naît le 29 septembre 1577 au château de Keraudern en Plouguerneau, jour de la St Michel. Il est le fils de noble homme Hervé Le Nobletz, notaire royal du diocèse de Léon. Bien qu’Hervé soit notaire, sa noblesse n’est pas de robe, mais bien d’ancienne extraction.

« Surnommé Ar beleg fol (Le prêtre fou), Michel Le Nobletz, reconnaissable à sa trop courte soutane, était pourtant l’un des hommes ‘’les plus doctes de toute la Bretagne’’. » - © Paul Cornec

« Surnommé Ar beleg fol (Le prêtre fou), Michel Le Nobletz, reconnaissable à sa trop courte soutane, était pourtant l’un des hommes ‘’les plus doctes de toute la Bretagne’’. » – © Paul Cornec

L’enfance de Michel se déroule au milieu des troubles de la Ligue, mais ces circonstances dramatiques ne l’empêcheront pas d’acquérir une solide formation spirituelle et intellectuelle. Dans son jeune âge, il aura successivement deux prêtres pour précepteurs, avant d’être élève à la «petite école » d’Yves et Marie Gourvennec, sur le rivage de l’Aber-Wrac’h. A treize ans, il est envoyé à Ploudaniel pour être confié à un nouveau maître, l’abbé Alain Le Guern, qui va parfaire son éducation. En 1596, c’est donc un jeune homme nanti d’un solide bagage qui s’embarque pour rejoindre la prestigieuse université de Bordeaux, qui jouit alors d’un grand renom. Les étudiants y sont regroupés, selon leur province d’origine, en «nations », dirigées par un prieur élu. La nation des Bretons est dirigée par Claude Le Nobletz, frère de Michel : très vite celui-ci lui succédera dans cette charge éminente. En octobre 1597, le jeune étudiant passe de Bordeaux à Agen où il entre en contact avec les jésuites. Après y avoir passé quatre années, Michel rejoint Toulouse, puis à nouveau Bordeaux, pour y étudier la théologie pendant six années. Pendant cette décennie aussi pieuse que studieuse, il aura eu pour maîtres les plus grands esprits de son temps.

En avril 1606, lorsque Michel Le Nobletz rentre en Bretagne, c’est un jeune homme éminemment instruit, et d’une grande piété, qui débarque au manoir paternel de Keraudern, « le personnage le plus docte de toute la Bretagne », dira de lui l’un de ses anciens professeurs. Chacun s’accorde à lui prédire une brillante carrière dans les ordres … et les juteux bénéfices qui accompagnent les meilleures charges ecclésiastiques ! Mais Michel refuse ces prébendes, considérant qu’il a fait vœu de pauvreté. Le conflit est inévitable entre le père et le fils. Michel est chassé du château familial et reprend ses pérégrinations. En 1607 il est à Paris où il s’initie à l’hébreu et est ordonné prêtre.

Il revient alors au pays de Léon, où il se retire pendant un an, sur les dunes de Tremenac’h en Plouguerneau, menant une vie d’ermite, dans la prière et le jeune. Il commence ensuite à prêcher à travers le Léon et le Trégor, entraînant sa sœur Marguerite à sa suite. Il sera désormais le prédicateur des populations bretonnes, refusant toute compromission avec les tenants d’une religion confortablement installée, affadie, jouissant de ses bénéfices. Sa foi incandescente au poing, exhortant sans fin les chrétiens ignorants à retrouver la quintessence de leur religion, pratiquant l’ascétisme et la mortification, affichant son refus du monde, il visite, vêtu de sa célèbre trop courte soutane, les endroits les plus déshérités, Ouessant et Molène, plus tard Batz, Saint-Mathieu, Le Conquet. Il se déclare l’ennemi de Satan, qui – il en est persuadé – compte de nombreux affidés en Basse-Bretagne, et a juré sa perte.

« Lors de sa visite à Audierne vers l’an 1617, Michel Le Nobletz prêcha à Sant-Rumon. Mais dès qu’il prit la parole, tous les riches marchands quittèrent l’église. Le missionnaire prédit alors leur ruine et le naufrage de la flotte audiernaise, qui sombra peu après. Un vitrail de l’église Saint-Joseph rappelle aujourd’hui ce tragique épisode. »

« Lors de sa visite à Audierne vers l’an 1617, Michel Le Nobletz prêcha à Sant-Rumon. Mais dès qu’il prit la parole, tous les riches marchands quittèrent l’église. Le missionnaire prédit alors leur ruine et le naufrage de la flotte audiernaise, qui sombra peu après. Un vitrail de l’église Saint-Joseph rappelle aujourd’hui ce tragique épisode. »

En 1613, en mission à Landerneau, il inaugure sa méthode de prédication avec les peintures symboliques ou allégoriques, les fameux taolennou. En 1614, muni de l’autorisation de prêcher et de confesser en Cornouaille, il s’installe à Quimper, à la Terre-au-Duc, d’où il rayonne sur la région. A Audierne, il essuie un échec cuisant en s’en prenant aux riches armateurs et commerçants de la place. Mais il aura plus de réussite à Sein – « Il dompta ces bêtes féroces par sa douceur et son humilité. » – et dans les communes du Cap-Sizun. Le 9 février 1617, il effectue sa première visite à Douarnenez et s’y installe le 22 mai suivant : il va y rester 25 années!

En 1625 commencent les premières attaques contre ses méthodes de prédications, en particulier de la part de Dom Capitaine, curé de Ploaré. Car l’intransigeant Le Nobletz ne respecte ni les gens en place, qu’ils soient membres du clergé ou de la noblesse. Il méprise la richesse et les honneurs, prêchant inlassablement l’humilité et le retour à une religion épurée. Il vit misérablement, dans le jeune et la mortification, tristement vêtu, au contact des plus humbles, au contact des marins pêcheurs du Port-Rhu. En 1640 les campagnes se déchaînent contre lui et l’évêque lui intime l’ordre de retourner au diocèse de Léon. Il s’exécute la mort dans l’âme et s’installe au Conquet, où il mourra en odeur de sainteté le 5 mai 1652.

Son disciple, le jésuite Julien Maunoir, autre intellectuel de haute volée, va reprendre les méthodes chères à son maître vénéré Le Nobletz, les taolennou et les chants spirituels. Mais surtout, il va développer les missions, suscitant les vocations et s’entourant d’une centaine d’ardents missionnaires, parcourant la Bretagne en tous sens : 439 missions au total ! La mission est un véritable événement pour la paroisse qui l’accueille : durant trois semaines, du matin au soir, les cloches appellent à la prière et aux séances de catéchisme hommes et femmes, en groupes dûment séparés. Les soldats de Maunoir – car ces religieux forment l’armée de Dieu en campagne – leur longue baguette blanche à la main, détaillent leurs tableaux énigmatiques, expliquant inlassablement aux paysans et aux marins les chemins qui conduisent au paradis, et les atroces tourments de l’enfer promis aux pécheurs. Une grande procession, parfaitement ritualisée – véritables mystères moyenâgeux en mouvement – clôture la mission en attirant des milliers de personnes à la ronde. En quelques années, Maunoir et sa troupe ne prêcheront pas moins de vingt-quatre missions dans les paroisses du Cap-Sizun et à Sein, y marquant leur profonde empreinte.

Julien Maunoir

Julien Maunoir

Mais le jésuite ne s’intéresse pas qu’au peuple : fin politique, il investit les gentilhommières du Cap, lieux de pouvoir et d’argent, deux ingrédients très nécessaires au financement de son œuvre. Et la décennie 1650 va lui être féconde ! En 1652, Sébastien de Rosmadec fonde à Pont-Croix le couvent des Ursulines. Cinq années plus tard, le seigneur du manoir de Lézurec en Primelin, Vincent du Ménez, renonce à son titre, réalise sa fortune, fonde le couvent des capucins d’Audierne et prend lui-même l’habit de l’ordre. En 1655, Nicolas de Saludem, seigneur de Kérazan en Cléden, noble débauché et las de sa vie de sybarite, est frappé d’une subite conversion alors qu’il pense au suicide. Le voici bientôt ordonné prêtre, suivant Maunoir dans toutes ses missions à travers la Bretagne. Sous le nom de Monsieur de Trémaria, l’ancien débauché de Kérazan va devenir une manière de spécialiste de la chasse aux adeptes du Malin, maîtrisant comme personne la technique de la « confession générale » initiée par Maunoir, destinée à identifier les personnes coupables de relations directes avec le démon. Et, en tant que Capiste, Nicolas de Saludem ne se fait aucun doute quant à la compromission de ses compatriotes avec Satan…

« Après la mort de Le Nobletz au Conquet en 1652, une chapelle fut élevée à sa mémoire à Douarnenez, près du Port-Rhu, où il avait vécu de nombreuses années. Bientôt, des miracles s’y produisirent…» -© Paul Cornec

« Après la mort de Le Nobletz au Conquet en 1652, une chapelle fut élevée à sa mémoire à Douarnenez, près du Port-Rhu, où il avait vécu de nombreuses années. Bientôt, des miracles s’y produisirent…» -© Paul Cornec

Il faut ici tenter de se représenter les circonstances et l‘atmosphère qui prévalent dans le royaume de France du 17 e siècle, et singulièrement en Basse-Bretagne. Nos deux prédicateurs, uniques et complémentaires dans leur originalité, évoluent dans un monde merveilleux dans lequel les saints et la Vierge n’hésitent pas à visiter les pauvres mortels, et ces apparitions ne troublent personne ! Ainsi en 1675, Le Nobletz, décédé depuis plusieurs années, apparaît à son disciple Maunoir à Confort, et lui présente la Vierge. Comme les vieux saints bretons faiseurs de miracles, Le Nobletz et Maunoir ne rechignent pas à accomplir force guérisons, qui seront dûment dénombrées et enregistrées au moment où leur béatification sera à l’ordre du jour.

Mais cette médaille a son revers : si Dieu est présent dans le quotidien des Bas-bretons, Satan y rôde aussi ! Les 16 e et 17 e siècles sont marqués du sceau du Diable. En 1484, la bulle Summis desiderantes affectibus du pape Innocent VIII confirme la réalité de la sorcellerie et des sabbats. Dès lors, la Sainte inquisition, après avoir longtemps traqué les hérésies, se reconvertit dans la chasse aux sorcières. D’un bout à l’autre de l’Europe, les bûchers flambent, dépêchant en enfer des milliers de pseudo adeptes de Satan. La Bretagne demeure heureusement à l’écart de cette monstruosité, et les bûchers y resteront l’exception. Pourtant, un homme aurait pu y donner le signal de la chasse infernale : Julien Maunoir. Car lui-même et Le Nobletz sont tous deux les ennemis déclarés de Satan et, comme tels, ses victimes toutes désignées. Car le Diable fait tout pour perdre ces sauveurs d’âme, de la tentative d’assassinat de Maunoir par un adepte à Plozévet en 1642, aux pratiques d’envoûtement (avec poupées de cire à l’effigie des missionnaires transpercées d’aiguilles ! ) et aux effrayantes manifestations surnaturelles, à Douarnenez et ailleurs, dignes des meilleures scènes de L’Exorciste…

Un célèbre ouvrage constitue le bréviaire de tout bon inquisiteur : le Malleus Maleficarum. LeMarteau des Sorcières, écrit en 1486 par deux inquisiteurs allemands, les dominicains Institoris et Sprenger, est incontestablement le plus célèbre des traités de démonologie écrits à cette époque. Michel Le Nobletz fait don de l’exemplaire du Malleus qu’il possède à Maunoir, lors d’une visite que celui-ci lui fait à son maître et ami au Conquet en 1640. Le jésuite ne le consultera pas tout de suite mais, alerté par certaines révélations recueillies en confession, il le reprendra plus tard, et cette lecture le confortera alors dans son opinion que La Monarchie Infernale règne aussi en Bretagne. En se basant sur les chiffres cités par le missionnaire, ce sont plus de 30000 adeptes de Satan qui se seraient réunis régulièrement en des endroits isolés pour adorer le Maître des Ténèbres. Et, il en était persuadé, des sabbats avaient lieux sur les landes capistes, autour de ces diaboliques pierres dressées, les nuits de pleine lune : « Un livre entier, avait-il coutume de dire en évoquant le Cap-Sizun, ne suffirait pas pour décrire les pactes et les sortilèges inspirés par l’enfer à ce peuple ignorant… »

Pourtant, si la pratique des vases enfouis pour maléfices semble avoir disparu du Cap-Sizun, ces missions par dizaines, ces calvaires dressés en lieu et place des monuments de l’antique religion, cette terreur des tortures de l’enfer inspirée à nos aïeux, sont-ils venus à bout des korrigans, sirènes et fées du Cap ? On peut légitimement en douter. En effet, quel Capiste n’a jamais discerné, lors d’une promenade sur les falaises de Plogoff par jour de grand vent, l’angoissant appel des crieren au-dessus de la mer en furie ? Combien de marins, même s’ils savent garder sur le sujet un farouche silence par crainte du maléfice, peuvent affirmer, sans détourner le regard, n’avoir jamais rencontré la terrible Catouch dans les parages de Sein, ou le funeste Bag-noz croisant dans la baie des Trépassés ? Et que dire de cette altercation entre deux automobilistes irascibles, à laquelle il nous a été donné d’assister il y a encore quelques jours sur un parking de Trez-Goarem ? A l’évidence, encore un mauvais tour de ces lutins provocateurs de begou-noz, qui hantent toujours les vastes ondulations des dunes du Cap-Sizun…

Paul CORNEC

A lire sur ce thème : « Le Marteau du Diable. Les sorcières du Cap-Sizun. » Paul Cornec. Novembre 2004. Roman.

Editions du Cap-Sizun. 9, rue Danton. 29770. Audierne. (ISBN 2-9516122-2-2)

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