Les pilleurs d’épave du Cap-Sizun, mythe ou réalité ?

Les Audiernais(es)

Par Paul CORNEC

En ce début du mois de février 1795, Jacques Cambry est de passage à Audierne, chargé par les autorités révolutionnaires de Quimper de dresser un état « de tous les objets précieux qui peuvent intéresser les progrès des connaissances humaines. » Il y visite le célèbre couvent des Capucins, autrefois école d’hydrographie réputée et, alors que ses pas l’ont mené à la pointe du Raoulic, d’où la vue embrasse les rivages de Plouhinec et d’ Esquibien, il est le témoin surpris d’un bien étrange spectacle : il voit arriver à la côte la cargaison d’un navire chargé d’oranges, naufragé peu avant le 1er février. Les étendues sablonneuses de la baie d’Audierne sont recouvertes de ces beaux fruits des contrées lointaines. Cambry écrira dans son Voyage dans le Finistère : « J’ai vu les côtes d’Audierne, dans un hyver où le rivage était couvert de glace, bordé d’un cercle d’or qui s’étendoit à perte de vue sur la rive ; un vaisseau chargé d’oranges s’étoit brisé sur les rochers ; des milliers de femmes, d’enfants, en remplissoient leurs sacs et leurs paniers ; tous les chemins couverts de neiges et de glaces étoient semés de ce beau fruit des pays chauds. »

Une scène de naufrage sur la côte de Kerlouan (Finistère) par Hyppolyte LALAISSE-Collection Paul CORNEC. Les romantiques, écrivains et peintres, contribuèrent largement au développement du légendaire des pilleurs dépaves et des naufrageurs.

Sans doute ce spectacle l’incita-t-il à questionner les Audiernais sur la fréquence des naufrages, et sur le traitement réservé aux équipages et aux cargaisons naufragés. Las ! Ses interlocuteurs, notabilités en place comme lui, étaient justement les officiels chargés d ‘empêcher les pillages qui, il faut le reconnaître, se produisaient régulièrement. Et le passage de son Voyage consacré aux mœurs rudes de nos pauvres aïeux fait nettement moins dans la poésie que celui consacré aux chemins enneigés du Cap. Pire : ce texte est devenu le socle sur lequel s’est fondée pour des siècles la sinistre réputation des pilleurs d’épaves du Cap-Sizun : « La baye d’Audierne forme un arc dont les extrémités sont la pointe de Penmarck et le Bec-du-Raz ; malheur aux navigateurs qu’un vent affale sur ces côtes hérissées de rochers.Sans un miracle, sans une faute de vent très rare, il est dans l’impossibilité de se relever, il faut périr ; le pilote qui de la côte voit les inutiles efforts des matelots, indique avec précision l’heure du naufrage : l’honnête homme palpite à la vue du danger, l’impitoyable habitant de ses rives s’arme de crocs, de cordes, va se cacher dans les rochers pour y saisir ce que la mer transportera sur le rivage ; il attend sa proie accroupi pour échapper à l’œil des surveillants.

Jadis il assommoit le malheureux qui lui tendoit les bras, en échappant au courroux des flots, il l’enterroit et le dépouilloit sans pitié ; il est plus humain à présent, il accorde la vie, il ne tue que rarement, mais il vole… Peignez-vous la position de ces hommes et de ces furies qui, la nuit, l’hyver surtout, au moment des orages, cachés dans les enfoncements du rivage, l’œil tendu vers les flots, attendent les dons de la mer avec l’avidité d’un tygre. Dans les temps reculé, ils pendoient un fanal à la tête d’une vache, pour attirer les vaisseaux éloignés, trompés par le mouvement de ces animaux, et par ces feux qu’ils croyoient pouvoir suivre… » Alors ? Mythe ou réalité ? Cambry n’a-t-il fait que rapporter des légendes parvenues du fond des âges, rapportées par les notabilités du port d’Audierne, peu suspectes de sympathie avec ces sauvages de Capistes qu’elles parvenaient difficilement à discipliner ? Nos aïeux étaient-ils blancs comme neige en la matière ? Où existait-il réellement une réalité naufrageuse à Audierne et dans les paroisses voisines du Cap-Sizun ? Comme souvent la réalité se situe entre ces deux extrêmes…

Une densité exceptionnelle de naufrages : les causes

Le pillage de la Catherine sur la plage de la baie des Trépassés le 17 octobre 1719. Etude préparatoire par André KERSUAL. Collection Paul CORNEC. Les circonstances de ce pillage en font un des plus emblématiques parmi les dizaines qui se produisirent sur les côtes du Cap sizun au 17è siècle.

Situées sur des routes commerciales en pleine expansion au 18e siècle, les côtes du Cap-Sizun constituent un véritable piège pour les nombreux vaisseaux marchands qui remontent du Sud de l’Europe vers les havres nordiques. Les statistiques des archives de l’ Amirauté de Cornouaille révèlent en effet que les quatre cinquièmes des navires naufragés se dirigeaient ainsi du Sud vers le Nord.Abordant les atterrages de la péninsule armoricaine, les bateaux naviguant à vue des côtes tentent de gagner le large pour doubler la pointe de Penmarc’h. Mais, lourdement chargés et peu manœuvrant, ils sont régulièrement drossés sur les falaises du Cap-Sizun par la puissance des vents d’Ouest dominants, qui balayent la baie d’Audierne.

« Côte oubliée de Dieu mais bénie des tempêtes… »

Les courants violents du Raz et les écueils de la terrible chaussée de Sein achèvent de faire de ces parages le cauchemar redouté des marins, et de leurs armateurs ! De nombreux dictons illustrent la terreur qu’inspiraient aux marins les plus aguerris ces falaises, ces récifs et ces courants impressionnants :

« Biscoaz ne dremenas den ar Raz nen devise aon pe gloas :
Qui passe le Raz sans douleur ne passera pas du moins sans peur ! »

Le Raz se Sein

De plus, les cartes marines dont disposent les navigateurs n’ont pas la précision des documents modernes, et leurs instruments de navigation ne sont pas aussi sophistiqués. Et, par les sombres nuits d’hiver, les phares de légende qui parsèment aujourd’hui notre littoral n’éclairent pas encore l’immensité liquide. Cramponné à sa barre, dans l’obscurité menaçante et le fracas des éléments déchaînés, le seul recours du pilote est alors de s’en remettre à Dieu et à tous les saints protecteurs du panthéon breton…

Aller au « bris » : une activité collective, dans l’ivresse et la violence

Bien sûr, il arrive aux riverains d’arpenter l’estran en solitaire, à la recherche de quelque objet oublié d’un récent pillage, ou venu à la côte depuis le large, suite à un naufrage en haute mer ou à une attaque corsaire. Mais le pillage d’épaves se caractérise le plus souvent par un déplacement massif de toute la population riveraine sur le théâtre du naufrage, bientôt renforcé par les paroisses voisines et même de plusieurs lieues à la ronde.

On va au « bris » en famille, hommes femmes et enfants confondus dans le même élan fébrile. Les archives de l’Amirauté de Cornouaille font état de la présence de centaines, voire de milliers de pilleurs sur le site de certains naufrages, à Plouhinec, Plogoff ou Sein ! Ici, sur ces rivages des tempêtes, les noms de navires ainsi sacrifiés sur l’autel de la misère capiste hantent encore la mémoire collective : Le Parker, La Catherine, Le Don de Dieu Suzanne…

Il faut s’imaginer ces scènes pleines de violence, de cris et d’invectives, sous les embruns glacés des grèves, dans le vacarme des vagues qui agitent encore l’épave des soubresauts de l’agonie. Il faut faire vite, afin d’avoir la meilleure part, et emporter le maximum avant l’arrivée des officiers de l’Amirauté, retardés par le mauvais état des chemins qui isole le Cap-Sizun à la mauvaise saison.

La violence se déchaîne contre les marins, ennemis ou amis, qui voudraient protéger leur navire et sa cargaison. Cette même violence s’exerce aussi contre les représentants locaux de l’Amirauté, voire contre leur famille, puis contre les hommes désignés pour monter la garde sur la dune pendant la nuit, autour des marchandises sauvées.
Cette violence est décuplée par la consommation systématique, immédiate et sans modération, des barriques que transportent les navires : c’est l’orgie collective, la fête sauvage ! On boit sur le site du naufrage, dans son chapeau, son sabot ou à même les fûts. Plus d’un pilleur, cuvant son eau-de-vie dans les fossés glacés de l’hiver, y trouvera sa mort !

L’économie du pillage

Pour les populations miséreuses du Cap-Sizun, l’apport régulier des marchandises récupérées lors des pillages représente un légitime correctif à leur sort trop injuste. Certaines cargaisons sont immédiatement consommées dans le voisinage : poisons séchés, beurre, céréales, et, bien sûr, les vins et eaux-de-vie ! D’autres marchandises tombent à pic pour améliorer la vie de ces paysans ou marins démunis : laines, toiles, mais aussi toutes les matières premières qui composent la navire : espars, coque, mâts, ferrures, rien n’est laissé sur le site et tout est transformé localement.
Mais, lorsque la manne est trop abondante pour la consommation des riverains, le surplus est troqué dans les auberges audiernaises, sur les foires de Pont-Croix, dans les villages cornouaillais et jusque dans les campagnes les plus lointaines. Il en va de même pour les bijoux et autres objets précieux : leur troc permet des semaines de subsistance pour les familles démunies et de fructueux échanges, surtout pour les bourgeois des villes !

Le pillage terminé, le naufrage constitue encore un complément de revenu pour les populations locales, des plus nécessiteuses aux plus aisées, les plus gros rapports allant bien sûr à celles-ci. Le moindre travail lié à l’échouement est dûment rémunéré : les riverains requis par l’ Amirauté pour remonter au sec ce qui subsiste de la cargaison ou de l’épave, l’aubergiste qui accueille l’équipage rescapé, l’exprès chargé de porter la nouvelle du naufrage à Quimper, les maîtres de barque qui prêtent leur chaloupe, ou les paysans leurs chevaux ou charrettes, les interprètes, les goûteurs – aussi appelés « gourmets » – chargés d’expertiser les vins après leur séjour dans l’eau de mer, les tonneliers qui réparent les fûts, les forgerons, les charpentiers, tous font leur miel autour de l’épave…

Ainsi, au premier pillage sur les lieux mêmes du naufrage, interdit par les Ordonnances de Marine, succédait un second, officiel celui-là, pour le plus grand profit des représentants de l’Amirauté qui touchaient tranquillement leurs émoluments sans avoir enduré le vent glaciel sur les grèves ! Et souvent, même s’il subsistait quelque partie du navire et de sa cargaison après le naufrage, il ne restait aux armateurs que leurs yeux pour pleurer, une fois toutes ces dépenses soldées…

Pilleurs…ou naufrageurs ?

Le naufrageur du Cap-Sizun par André KERSUAL-Collection paul CORNEC-Du pilleur d’épaves au naufrageur, il y a plus qu’un simple distingo : le même qu’entre le larçin et le crime. Les naufrageurs exercèrent-ils vraiment leur coupable activité sur les côtes capistes ?

Les pillages d ‘épaves sur les côtes du Cap-Sizun au 18e siècles sont nombreux et attestés. A Audierne, Plouhinec, Esquibien, Primelin, Plogoff, Cléden, Sein on pillait allègrement… Sur ce sujet, pas une seule de ces paroisses ne peut jouer les effarouchées ni se voiler pudiquement la face en la matière. Tous les éléments figurent dans les liasses d’archives de l’ Amirauté de Cornouaille : dates et circonstances détaillées, noms des navires, rôles d’équipages, recours des armateurs, déroulement des enquêtes et châtiments prononcés.

Mais les pilleurs du Cap-Sizun étaient-ils aussi ces terribles naufrageurs, à l’affût sur leurs la crête de leurs falaises ? Provoquaient-ils volontairement la perte des navires et de leurs équipages en difficulté en les attirant sur les récifs ? Allaient-ils jusqu’au crime pour s’emparer des riches cargaisons ?

Les impressions du voyageur Dubuisson-Aubenay, en 1636, sont pour beaucoup dans cette sinistre réputation, qui campent les habitants de l’ Ile de Sein comme « gens sauvages qui courent sus aux naufragans, vivant de leurs débris et allumans des feux en leur île pour faire faire naufrage aux passans le Raz. » Des textes réglementaires anciens – Rôles d’ Oléron au 13e siècle ou Ordonnance de Marine de Colbert en 1681 – semblent confirmer ces crimes, en prévoyant la peine capitale pour « ceux qui allumeront la nuit des feux trompeurs sur les grèves de la mer et dans les lieux périlleux pour y attirer et faire perdre des navires. »

A l’époque révolutionnaire, Jacques Cambry, dans son Voyage dans le Finistère évoqué plus haut, enfonce le clou en situant la trop fameuse scène de la vache promenant son lugubre fanal sur la lande. Et l’historien Michelet, suivi de la cohorte des écrivains et des peintres romantiques, achèvera d’asseoir ce qu’il faut sans doute considérer comme un mythe.

En effet, contrairement au pillage d’épaves, jamais historiens et chercheurs n’ont pu produire le moindre document, ancien ou moderne, pour corroborer ces allégations. A ce jour, le dossier « Naufrageurs du Cap-Sizun » est totalement vide…

Que la mémoire de nos pillards d’aïeux, lavée de ces indignes soupçons, plane en paix sur les landes et les falaises de leur Cap-Sizun !

Paul CORNEC

Pour en savoir plus :

« Pilleurs du Cap ! Le pillage d’épaves dans les paroisses du Cap-Sizun au 18e siècle. »

Paul CORNEC. 2001. Editions du Cap-Sizun. 9, rue Danton Audierne. ISBN 2-9516122-1-4.

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