Le Youtar

Les Audiernais(es)

Par Paul CORNEC, Serge DUIGOU et Daniel GUEZINGARD

Il en va du patrimoine comme des livres : régulièrement nous revenons vers nos préférés, tandis que d’autres au contraire demeurent sur les rayonnages… Certes, chacun de ses éléments constitutifs représente à jamais une parcelle de notre mémoire collective, mais certains sont plus chers que d’autres à nos cœurs. Et si ces monolithes incongrus que constituent les blockhaus de nos grèves font aussi partie de notre histoire, les temps qu’ils évoquent ne génèrent rien moins que la nostalgie ! Heureusement, les souvenirs attachés à notre Youtar, le petit train qui circula entre Douarnenez et Audierne pendant une cinquantaine d’années, sont d’une toute autre nature !

Serge DUIGOU, historien et conférencier bigouden, est l’auteur de l’ouvrage de référence sur le sujet, et il lui revenait d’en résumer ici la belle histoire, celle d’un petit train pas tout à fait comme les autres, entré, panache au vent, au Panthéon patrimonial du Cap-Sizun.

Puis, dans une veine différente, moins académique mais toute aussi évocatrice, l’ Audiernais Daniel GUEZINGARD fait revivre sous nos yeux l’animation qui régnait à la gare du Stum lorsque s’y pressait la joyeuse cohue des permissionnaires de la Royale, voici une centaine d’années. A lire avec l’accent du Poul, marplich !

La section de voie le long du Goyen-© Audierne Info

Aujourd’hui, la section de voie qui court sur la rive droite du Goyen d’Audierne à Pont-Croix a été restaurée, les rails en moins. Le vieux ballast aménagé constitue, que la marée soit haute ou basse, une superbe promenade, avec vue imprenable sur la rive sauvage de Plouhinec, adoptée par des colonies d’échassiers et autres cormorans. Au départ du pont d’Audierne ou du vieux port de Pennanguer à Pont-Croix, laissez-vous tenter ! Sur votre VTT, ou même en petite foulée, sans trop forcer l’allure, vous garderez en point de mire la plate-forme arrière du Youtar !

Paul CORNEC

 

LE YOUTAR


LE PETIT TRAIN DOUARNENEZ-AUDIERNE (1894-1946)

La Gare

En cette matinée du 28 janvier 1894, Audierne est en liesse. Dès huit heures du matin, la foule des grands jours se presse autour des bâtiments de brique rouge flambant neufs, construits sur un remblai gagné sur l’anse du Stum, au départ de la route Audierne-Pont-Croix. C’est aujourd’hui que le tout Cap-Sizun va inaugurer en grand tralala la ligne de chemin de fer Douarnenez-Audierne ! Toutes les notabilités qui comptent dans le pays sont présentes et vont bientôt s’embarquer dans le petit train pour gagner Douarnenez, puis participer au voyage inaugural qui ramènera le train officiel vers Audierne.

La gare

De cette journée faste, qui voit enfin se concrétiser leur gare après quelque vingt années d’attente, les Capistes reviendront avec des images plein la tête : la flottille pavoisée, les cloches de Saint-Raymond sonnant à toute volée, les salves d’artillerie tirées du bateau du maire, Monsieur de Lécluse, les flonflons de la musique de Douarnenez et… le banquet pantagruélique servi à l’Hôtel du Commerce, tout au moins pour les plus privilégiés. Et, surtout, le petit train, qui n’a pas encore hérité du sobriquet affectueux que les collégiens de Pont-Croix lui décerneront bientôt : le Youtar, le bouffeur de bouillie !

la gare de Pont-Croix

Dans le Finistère de cette fin du 19e siècle, toutes les villes de quelque importance veulent leur gare. Foin des préventions contre le rail ! Le moindre chef-lieu de canton entend être raccordé au grand réseau. Le progrès, on en est désormais persuadé, passe par le désenclavement ferroviaire. Très tôt, Audierne est sur les rangs. Il s’agit de desservir au plus vite le port de pêche et ses conserveries en pleine expansion, de permettre aux premiers touristes de s’acheminer vers le Cap-Sizun et sa Pointe du Raz, et de favoriser la zone d’attractivité des grandes foires de Pont-Croix.
Pendant vingt ans, jusqu’en 1913, ce sont au total douze « petites lignes » à voie métrique qui verront le jour dans le Finistère. Quand éclate le conflit de 1914, d’autres projets sont à l’étude, mais les hostilités, puis la situation créée par l’après-guerre, les laisseront dans les cartons.

La gare d’Audierne-Collection Frédéric Tanter indispensable.

Dès sa mise en service, les Capistes sont unanimes à saluer leur petit train, qui ouvre leurs fenêtres sur le vaste monde. Certes sa silhouette brinquebalante, sa vitesse horaire – il faut cinquante minutes environ pour parcourir les vingt kilomètres de la ligne – font sourire, les bizarreries des correspondances avec les grandes lignes exaspèrent, le confort, surtout en seconde et troisième classe, est spartiate. Mais on l’aime, ce tortillard, pour les immenses services qu’il rend à l’économie du canton. Aussi bien les voitures de voyageurs que les wagons de marchandises connaissent un succès qui ne se dément pas jusqu’à la première guerre mondiale. Désormais, finies les harassantes marches à pied pour se rendre à la foire, terminé le recours aux chars à bancs cahotants et malaisés pour le transport des denrées. De par sa proximité, son personnel qualifié, ses horaires globalement respectés, ses tarifs abordables (surtout si l’on voyage en troisième classe ! ), le Youtar se rend indispensable.

La gare de Beuzec-Cap-Sizun, à trois km du bourg, est aujourd’hui un charmant pavillon du quartier de Coat-Pin. Les moulins à vent de l’arrière-plan ne sont pas d’époque… -© Paul Cornec

Certes, tout n’est pas parfait. Les gares sont parfois installées en pleine nature, comme la halte de Beuzec. L’absence de passages à niveaux gardés entraîne de nombreux accrochages aux croisements : dès le 15 août 1894, un conseiller municipal de Primelin périra ainsi broyé à Pont-Croix. La sécurité des voyageurs laisse à désirer. Que d’accidents mortels dus aux plates-formes arrières où l’on s’entasse au mépris de la plus élémentaire prudence. Que de blessés dans des gares chichement éclairées, surtout l’automne ou l’hiver, à la tombée de la nuit, au retour des foires, comme à Pont-Croix en cette fatidique soirée du 18 décembre 1924. Les « petits trains » ne sont pas à l’abri de conditions atmosphériques défavorables. Le gel surtout est redouté, qui patine les rails et oblige parfois les convois, en panne à mi-pente, à faire marche arrière et reprendre leur élan.
Le passage du train rythme la vie de la campagne de Douarnenez à Audierne. Pour les cultivateurs au travail, il remplace la montre. Son sifflet, systématiquement et longuement actionné à l’approche des passages à niveaux, autant dire à tout bout de champ, devient un repère sonore dans l’univers de chacun.

Tout le long de la rive droite du Goyen, le tronçon de voie Pont-Croix-Audierne est devenu une superbe promenade, que la marée soit haute ou basse-© Paul Cornec

Au lendemain de la Grande Guerre cependant, la conjoncture se modifie. Les camions font leur apparition, ainsi que les autocars qui se mettent à concurrencer méthodiquement les chemins de fer. Pourtant, en 1927, une automotrice fait son apparition sur la ligne. A cette date, celle-ci est encore la plus rentable, et de très loin, de l’ensemble du réseau finistérien à voie étroite.
Mais le talon d’Achille de la ligne Douarnenez-Audierne, comme de tout le réseau départemental, réside dans l’écartement de voies avec le réseau d’intérêt général. Il s’ensuit, dans les gares charnières, de longs, pénibles et coûteux transbordements. Décidé au départ pour des raisons d’économie, le choix de la voie métrique, à terme, devient catastrophique. Le 31 décembre 1938, le Youtar passe à la trappe… mais, ses rails n’ayant pas été immédiatement déposés, il revivra encore quelques années, de 1941 à 1946, grâce, ou à cause, du second conflit mondial. Au total, il aura circulé cinquante ans !

Ce fut une belle ligne assurément ! Belle par les paysages traversés, la proximité revigorante de la mer, les échappées qu’elle réservait sur l’une des plus belles baies qui soient, le caractère brut, par endroits sauvage, de la campagne, la plongée vers Pont-Croix et la découverte tardive et d’autant plus saisissante de son superbe clocher, les épousailles avec la ria farouche et riante. Ligne maritime et terrestre, secrète et ouverte, faisant corps avec un pays, le Cap, dont elle était l’émanation et l’un des plus beaux fleurons.

Serge DUIGOU

Pour en savoir plus :

« Quand brinqueballait le train Youtar »
de Serge DUIGOU. 1984.
Editions Ressac. 49, rue Auguste Perret. Quimper.

 

LE TORTILLARD

Le train en route vers Audierne, au passage du pont de Suguensou

Ah ! Qui n’a pas chonge de çui-là ? Quand il discornait de Beg-an-Trug, avec un grand OUT ! de victoire, le panache d’Henri IV sur sa tête. Ah ! Oui, il était beau, notre train !
On avait l’habitude, tout le monde, d’aller voir le train de sept heures et demi, les mères avec leurs filles à marier par le bras, les hommes, côte à côte, par trois quatre, fumant, les gosses, avec leurs cerques, leurs toupies ou leurs cordes à sauter. Et çà faisait la haie, à la sortie, après le portillon, ousque le chef de gare attrapait les billets des sortants. Ceux-ci passaient la haie, longue de dix mètres au moins, arrêtés, ici et là, par ceux qui les attendaient. Un bouche* de ci, un bouche de là.

– T’es venu quand même ! qu’on entendait.
– Depuis qu’on était à t’espérer !
– On croyait que tu s’rais jamais venu !
– Content tu seras. Nêne est à te friter du poisson ! Et patati et patata.
Une heure après, le petit journal avait passé dans tous les quartiers.
– Le fils à ‘’Nem an nem’’ est venu en permission…
– Quartier-maître qu’il est, déjà, Jakès Fritougnic…
– Sûr que Marie Talarprad va se marier avec le fils à Perr Friru. Elle lui a donné un bouche devant tout le monde…
– Herri Coftéo a sûr été affecté au Sémaphore de Beg-ar-Raz… Il est allé, avec son grand sac, dans l’auto-poste à Cadec…
Chez ceux qui avaient des de eusses marins à Rochefort et à Toulon, on tirait des plans. Les brevetés et les quartiers-maîtres qu’avaient été vus venir en permission avaient des visites en pagaille.
– Quand tu pars, mabic ? .. Le 22 ? .. Alors tu pourras envoyer un colis à Jaïnk qu’est sur le Jean Bart…

Seul ouvrage d’art entre Audierne et Pont-Croix, le pont qui permettait de franchir la passe de l’anse de Suguensou, surnommé Pont -Physique par les élèves du Collège de Pont-Croix. L’observation des échassiers n’est pas le moindre des attraits de la promenade-© Paul Cornec

Le colis était porté au train, le jour du départ, si bien qu’en plus de son grand sac, le pauvre Marsouin emportait – on ne sait par quel miracle – une vingtaine de paquets à livrer, après, par toute son escadre. C’est vrai que pour sa peine, on lui avait payé force combien de petits verres chez Soizic.
Et tout le monde dans la gare à conduire les mataffes, le col bleu flottant, le béret pompon à dreuze sur l’oreille, dans leurs pantalons à pattes…
Mais quand le père Louboutin là, sous sa capote à boutons d’or des Postes, avait fini de mettre ses sacs dans le dernier compartiment et rangé, brancards en l’air, sa voiture tôlée decontre les cabinets de la gare, l’émotion montait, les femmes sortaient leurs mouchoirs, jetaient un dernier conseil :
– Reste pas à la portière, t’a-l’heure !
– Perds pas tes sous, surtout !
– Sois pize** , hein !
– Ecris en arrivant !
Tandis que, braves et insouciants, les marins répondaient :
– T’en fais pas ! A la prochaine perme ! Du 324 au jus !
Enfin, solennel sous sa casquette galonnée de feuilles de chêne d’argent, sifflet de métal aux lèvres, Monsieur Bloch, drapeau rouge sous le bras, allait déchirer l’air et les cœurs du signal du départ.
Oh ! Cher tortillard, à jamais effacé de la vie audiernaise, quel immense morceau du Passé s’est réfugié avec toi au Musée de la Légende !

Daniel GUEZINGARD

Paru dans le Bulletin Paroissial d’Audierne n° 69 de juin 1966.

Avec l’aimable autorisation de Monsieur le Curé d’Audierne.
*Bouche : bise, baiser.
**Pize : économe, regardant, radin.

 

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