L’abri du marin d’Audierne

Les Audiernais(es)

Par Paul CORNEC, Frédéric TANTER et Daniel GUEZINGARD

Enracinée telle un vigie à la naissance du vieux môle d’Audierne, une bâtisse séculaire s’y donne des airs vénitiens en se mirant jour après jour dans le flux et le reflux des marées. Sa situation unique n’est pas sans étonner les promeneurs qui se dirigent vers le phare du Raoulic en empruntant la passerelle des Capucins voisine. En effet, solitaire sur sa plate-forme de vieilles pierres patinées par le temps, cette construction atypique détone par sa situation insolite. D’ici quelques années, peu d’Audiernais pourront encore raconter leurs souvenirs des moments vécus dans et autour de l’Abri du Marin d‘Audierne – puisque c’est de lui qu’il s’agit – du temps où il arborait sa superbe mine rose vif originelle. Le Cap-Sizun fut un lieu privilégié pour Jacques de THEZAC, le fondateur de cette œuvre philanthropique, puisque trois de ses Abris, sur la quinzaine qu’il fit construire, le furent dans le Cap : à l’île de Sein en 1900, à Audierne l’année suivante, et enfin à Poulgoazec en 1933.

Abri du marin d’Audierne 1910 « Remarquer le douanier en uniforme. »

Frédéric TANTER nous raconte ci-dessous l’épopée de l’œuvre des Abris du Marin et le destin de son fondateur, Jacques de THEZAC, dont le nom reste aujourd’hui attaché à un quai de notre port. Si l’Abri est aujourd’hui devenu propriété privée, il fut pendant plusieurs décennies un lieu fréquenté par toute la population maritime d’Audierne et les marins étrangers en relâche. Conformément au vœu de son fondateur, et comme deux autres bâtiments tout proches – le vieux couvent des Capucins et la contemporaine Ecole d’ Apprentissage Maritime – l’Abri contribua grandement au mieux-être et à l’instruction des marins de notre quartier.

Pour compléter le récit de cette création par Frédéric TANTER, nous proposons à suivre une courte évocation, moins académique mais tout aussi vivante, de l’Abri du Marin d’Audierne à travers les souvenirs de jeunesse d’un enfant du pays, Daniel GUEZINGARD, qui régala de sa verve typiquement audiernaise les lecteurs du Bulletin Paroissial dans les années 1970. A lire obligatoirement avec l’accent du Poul, pour en goûter tout le sel, marin évidemment !

Paul CORNEC

L’oeuvre des Abris du Marin

L’éveil d’une vocation

Originaire de Saintes, Jacques de Thézac naît en 1862 à Orléans où son père est directeur de l’Enregistrement. De santé fragile, il doit interrompre de bonne heure ses études pour trouver la guérison en Saintonge. Encore adolescent, il se passionne pour la voile et, seul sur son canot, navigue entre La Rochelle et Oléron. Séduits par l’intrépidité du jeune garçon, les pêcheurs du voisinage le surnomment « le capitaine américain ».
Plus tard, encouragé par sa famille, il participe à des régates sur les côtes bretonnes et charentaises. Il remporte ainsi de nombreuses courses à bord de voiliers dont il conçoit parfois lui-même les plans. Il navigue alors six mois de l’année « moins par amour de la mer que pour le plaisir de voir de près des marins à l’oeuvre ». En observant les pêcheurs au travail, il prend conscience de leur rude existence. C’est ainsi que s’éveille en lui le désir sincère d’aider son prochain.
Son mariage en 1888 avec Anna de Lonlay, fille du châtelain du Portzou en Lanriec, près de Concarneau, va lui permettre d’affirmer son idéal de générosité en terre bretonne. Le jeune couple s’installe à Sainte-Marine, dans une des résidences dominant l’estuaire de l’Odet.
A l’occasion de ses croisières, le yachtman mesure toute l’étendue de la misère qui touche les pêcheurs et le prolétariat ouvrier des grands ports sardiniers. Il découvre des chaumières basses où s’entassent des familles dont le seul gage de richesse est souvent de posséder de nombreux enfants. Il prend conscience des ravages de la tuberculose dans des logis incommodes et surpeuplés. Il voit fréquemment des pêcheurs et même de jeunes mousses s’enivrer dans les cabarets après de rudes journées passées en mer sur des bateaux creux.
En 1898, à trente-six ans, Jacques de Thézac décide d’agir. Sa condition de rentier lui permet d’entretenir avec aisance sa petite famille et d’envisager l’avenir avec sérénité, mais lassé de naviguer « pour le plaisir », il trouve enfin « un moyen de se rendre utile ». Témoin des ravages de l’alcoolisme dans les milieux maritimes, il se donne pour but de combattre ce terrible fléau.

L’Almanach du Marin Breton

Il songe tout d’abord à « une publication revêtant la caractère d’un ouvrage professionnel et réunissant, avec un grand nombre de renseignements de métier, de nombreux sujets d’attractions tels que croquis amusants et chansons de marins ». Une publication « où les saines notions que l’on y disséminerait en termes modérés et en style populaire, pour combattre et saper le prestige de l’alcool, laisserait à coup sûr des traces positives dans l’esprit des lecteurs ». L’Almanach du Marin Breton est né. Dès sa première édition, en 1899, il connaît un immense succès.

L’oeuvre des Abris du Marin

Hiver 1918-1919-Les pêcheurs écoutent avec la plus grande attention le médecin venu leur donner des conseils pratiques pour échapper au fléau de la tuberculoseCollection : Frédéric TANTER

Jacques de Thézac comprend très vite que, pour être efficace, l’action moralisatrice et éducatrice de l’Almanach du Marin Breton doit s’accompagner d’une action connexe sur le terrain même de la vie quotidienne. Ainsi conçoit-il le projet d’offrir aux pêcheurs des « endroits sains, bien chauffés, convenables aménagés », où ils pourraient se réunir sans être « la proie des débitants ». Inspirée du modèle des Sailors’ Homes d’outre-Manche, la formule alternative des « Abris du Marin » est définie.
De 1900 à1933, onze Abris sont construits sur la côte du Finistère et un seul dans le Morbihan. Le domaine de prédilection de Jacques de Thézac est celui de la pêche côtière et des ports surpeuplés de la Cornouaille. Malgré l’opposition fréquente des Républicains, le philanthrope réussit presque toujours à obtenir des concessions territoriales de l’administration des Domaines afin de bâtir les Abris à proximité des quais.
Edifiés sur les plans d’un architecte de Sainte-Maxime (Var), les Abris ont des allures de petites villas. Facilement reconnaissables à leur crépi rose vif, ils portent parfois sur leur façade, en français et en breton, des messages évangéliques comme « Aimez-vous les uns les autres » (Karet an eil egile).

L’aménagement des Abris est à peu près toujours le même : au rez-de-chaussée, une grande salle de jeux et un logement pour la famille des gardiens ; à l’étage, une bibliothèque et un poste de couchage pouvant accueillir les équipages en relâche. Appuyé au bâtiment, un préau abrite une coquerie et des chaudières à tanner les voiles et les filets.

La création de chaque Abri donne lieu à la constitution d’une « Association locale ». La mesure est sage et habile. Il s’agit de responsabiliser les marins et de les faire participer au fonctionnement de l’Oeuvre. Ainsi, un « Comité local », composé d’une vingtaine de pêcheurs élus par leurs camarades, est chargé de la direction de l’établissement.

Le poste de gardien est « un poste de confiance et de dévouement fraternel » réservé à des patrons-pêcheurs au comportement irréprochable. Le gardien doit faire régner dans l’Abri une bonne ambiance en s’efforçant « d’être toujours très conciliant et très complaisant avec les marins ». Néanmoins, il doit aussi faire preuve d’autorité en faisant respecter le règlement intérieur. Pour le remercier de son dévouement, l’Oeuvre lui verse une allocation et lui permet de loger gratuitement sa famille.

L’Abri du Marin d’Audierne

Hiver 1919-1920-Après avoir passé l’après-midi à l’Abri du Marin, les pêcheurs regagnent leur foyer-Collection : Frédéric TANTER

En 1901, Audierne est un important centre sardinier qui compte 3500 inscrits maritimes embarqués sur près de 500 chaloupes. Jacques de Thézac décide donc d’y fonder un Abri du Marin de grandes dimensions. Il choisit comme emplacement la petite grève des Capucins. C’est là, en effet, que la plupart des pêcheurs étrangers au port viennent échouer leurs bateaux. L’Etat cède le terrain pour le franc symbolique, mais des remblais importants sont nécessaires pour le rendre constructible. Comme au Guilvinec, les travaux sont financés par le négociant lorientais Georges Ouizille. L’Abri ouvre ses portes en novembre 1901.
Avec cette fondation, Jacques de Thézac se montre très ambitieux car les pêcheurs audiernais forment une communauté très fermée et semblent indifférents à toute initiative qui n’a pas pour conséquence directe d’augmenter leurs revenus. C’est donc avec une certaine défiance qu’ils se prêtent à la formation de l’Association locale. « C’est pas pour nous, c’est pour les étrangers qu’on a fait cet Abri-là ! » répètent-ils en montrant du doigt les équipages douarnenistes qui viennent régulièrement débarquer leur pêche à Audierne.

Mais, Très vite, la méfiance se dissipe. Fort de son statut du Comité local, le patron Joseph Quillivic réussit à persuader les plus récalcitrants. De son côté, le gardien Raymond Cornec fait respecter avec bonhomie le règlement intérieur et contribue rapidement à la popularité de l’établissement.

L’apogée

Devant l’Abri vers 1905. Les concurrents présentent leurs bateaux-modèles avant les régates. La flottille est composée de chaloupes sardinières et de quelques sloops caseyeurs typiques du Cap-Sizun. En bas à droite, le gardien Raymond Cornec-Collection : Frédéric TANTER

Aménagé en 1902, le poste de couchage peut héberger une quarantaine de relâcheurs mais, très vite, le fondateur des Abris du Marin se rend compte qu’il a minimisé les besoins en ce domaine. En 1906, il double la capacité d’accueil en transformant le préau en salle de refuge. Les services rendus aux pêcheurs sont immenses et Raymond Cornec y trouve matière à enrichir ses comptes-rendus hebdomadaires. Voici quelques exemples parmi d’autres :

« Vendredi 6 mars 1908. Quatre heures du matin. Le bateau de sauvetage est sorti. Cinq bateaux du Guilvinec ont relâché dans le port. Aussitôt les bateaux amarrés, les équipages se sont rendus à l’Abri. On s’est empressé d’allumer le feu pour leur chauffer de la tisane d’eucalyptus. Une partie des hommes avait les pieds mouillés. On leur a donné des chaussettes pour se changer. »

« Dimanche 5 avril 1908. J’ai eu des relâcheurs pendant la semaine. Trois équipages douarnenistes ont couché à l’Abri pendant trois nuits (…) Plusieurs des marins disent qu’ils ne coucheront plus dans leur bateau, tant qu’ils sont bien à l’Abri du Marin avec le soir une tasse d’eucalyptus avant de se coucher ».
« Couchés à l’Abri du 29 au 30 avril 1909, onze équipages de Douarnenez faisant la pêche au maquereau (…) La maison-abri est restée ouverte jusqu’à une heure du matin pour recevoir ces équipages qui venaient au fur et à mesure à terre, mouillés, trempés par la tempête. On leur a chauffé de la tisane d’eucalyptus ».

« Vendredi 5 novembre 1909. Plusieurs marins de Douarnenez félicitent l’Abri pour le soin que l’on a pour eux le matin car, en se levant de leurs lits de camp, ils trouvent une tasse chaude d’eucalyptus. Plusieurs parmi eux n’ont plus aucun sou pour faire la soupe à leur bord ».

En1915, Audierne accueille un détachement du 118e Régiment d’Infanterie de Quimper et l’Abri est réquisitionné par les autorités militaires. Il n’est rendu à l’oeuvre qu’en septembre 1917. Dans les années 1920, l’établissement connaît un regain de fréquentation. Plusieurs dizaines de jeunes y préparent l’examen du certificat de capacité à la navigation sous la conduite d’instructeurs qualifiés.

Le déclin

En 1931, la nomination de Joseph Priol comme nouveau gardien peut sembler une preuve de dynamisme mais, en fait, le déclin est déjà amorcé. Les pêcheurs audiernais ne sont plus aussi nombreux qu’autrefois. Mais surtout, ils votent majoritairement à gauche et ne veulent prendre aucune part de responsabilité dans le fonctionnement d’une oeuvre qui affirme de plus en plus son identité catholique. N’ayant trouvé aucun successeur à Joseph Quillivic, Jacques de Thézac préfère alors s’intéresser au sort des marins de Plouhinec. L’abri de Poulgoazec est inauguré le 19 novembre 1933 en présence de Mgr Cogneau, évêque auxiliaire de Quimper.
En 1936, Jacques de Thézac disparaît en laissant l’image d’un grand chrétien et d’un pionnier de l’action sociale maritime. Entre 1946 et 1952, ses successeurs ouvriront trois nouveaux établissements : un en Finistère et deux en Morbihan.

L’abri du marin d’Audierne aujourd’hui-© Audierne Info

En 1938, Jean Raffenel, le nouveau président de l’Oeuvre, annonce la fermeture de l’Abri d’Audierne et procède à sa mise en vente. Le maire, Jean Jaffry, décide alors de rendre hommage au philanthrope de Sainte-Marine. Lors de la séance du conseil municipal du 12 décembre, il « fait part de son désir de voir une rue d’Audierne porter le nom de Jacques de Thézac, cet ami des marins, qui a sacrifié tout son temps et sa fortune pour leur procurer un peu de bien-être en créant les Abris du Marin. » On procède au vote. La proposition est adoptée l’unanimité. « En conséquence, la rue Jacques de Thézac partira du dépôt de charbon de M. Bosser jusqu’à l’usine E. Jacq. »
Eté 1939. La guerre éclate et l’Abri n’est toujours pas vendu. Finalement, l’Association locale est reconstituée à l’instigation de Jacques Trividic qui en devient le président. Un nouveau Comité local est mis en place. Des « résidentes sociales » ont en charge l’aide aux familles ainsi que l’enseignement ménager. Elles rayonnent à la fois sur Audierne et Poulgoazec. Il s’agit de Mlles Bisson, Le Roux, Quéinnec, Leclerc et Guézennec. Au cours des combats de la Libération, ces jeunes femmes jouent un rôle de premier plan en portant secours aux blessés.
Au lendemain de la guerre on note un certain renouveau grâce aux cours d’instructions nautiques mais le succès n’est que passager. En 1952 s’ouvre l’Ecole d’Apprentissage Maritime (EAM) et, dès lors, l’Abri est condamné à fermer ses portes. Il est vendu à un particulier en 1956.

Frédéric TANTER

Pour en savoir plus :

« Les pêcheurs bretons et les Abris du Marin » de

Frédéric TANTER, Editions Sked. 1995. ISBN 2.910013.00.8

 

L’ABRI DU MARIN

T’a pas chonje, aussi, que disais Berthélé, de tante Margritte Cornec qui tenait l’Abri du Marin, dans le temps, avec tonton Raymond ?
Qu’on venait lui dire : « Tante Margritte, maman a dit de venir chercher du calyptus ! »
Tante Margritte nous luchait avec un douette. (Elle savait que nous on avait pris l’habitude de prendre le calyptus pour avoir une chique dans la joue. Çà faisait vieux marin et, à celui de nous qui arrivait à crancher rette comme un chicard, on disait : toi, t’es un goas !)
Alors tante Margritte demandait : « On vous a donné quèque chose pour le mettre ? ». Si qu’on sortait un grand mouchoir à carreaux, tout propre, de sa poche, tante Margritte était sûre qu’on venait chercher le calyptus pour chez nous et elle donnait alors plusse que moins. (Comme çà, avec le rabistelle, y avait toujours des chiques).
Pour l’onguent, c’était pareil. L’onguent qui guérissait tous les blinces: « On vous a donné quèque chose pour le mettre ? ». Nous on venait avec un bol ou un grand verre et tante Margritte tirait l’onguent d’un grand pot et çà faisait ‘’floc !’’ en tombant.
Nous on profitait, quand on allait comme çà, pour regarder comment c’était dans cet Abri du Marin peinturé en rouge, avec des portes et des fenêtres vertes, ousqu’on savait que les équipages, les jours de tempête, trouvaient le sec, des boissons chaudes, un matelas pour reposer, des cartes, des jeux.
Alors, on regardait, dans un grand médaillon, le marin K. Sisoif, avec son nez rouge, et, dans un autre, le marin K.Toulichet, avec son nez violet. Deux donjars, à voir (c’était pour la lutte anti-alcoolique).
Et y avait des tableaux, des bateaux en bouteilles, des trois-mâts, et qu’est-ce que je sais tout ?
Un jour, on a vu, là, tonton Théodore faire de l’accordéon. Tonton Théodore était toujours demandé pour sonner l’accordéon dans les noces (d’entendre dire, il était meilleur que Lannig ar Sônard qu’avait pourtant la cote chez les Taïks).
Tonton Théodore se tenait au courant. Quand il a su que le jazz-band allait venir à la mode, il a tout de suite acheté le tambour à cymbales, avec un batteur à pédales.
On était là, le jour de l’essayage. Tonton Théodore monté sur une table avec l’appareil et son accordéon, juste comme s’il avait été sur l’estrade de la salle de danse, et dzimm ! dzimm ! boum ! ouin ! ouin ! Voilà qu’il était, à lui tout seul, un orchestre.
Et nous, les méhihéjennes, avec tante Margritte, tonton Raymond et la famille (y avait Fanch et Margot, je me rappelle), à brazigueller de la tête avec la mélodie… C’était là aussi qu’on entendait chanter le dimanche :
A la Ciotat
A Marseilla
La plus belle des javas…

Le grand barde Emile Cueff a chanté là aussi. Et puis, comme me disait Berthélé, la vie du marin audiernais a tourné cette grande page-là aussi.

Daniel GUEZINGARD

 

 

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