Clochemerle à Pont-Croix

Les Pontécruciens(nes)

Nous ne pouvons résister au plaisir de vous faire découvrir un jugement singulier, suite à un double mariage intervenu à Pont-Croix, au milieu du XXème siècle

Par Jean François PELLAN

En voici le texte:

Le quatre février 1948, à l’audience publique de la Justice de Paix de Pont-Croix, tenue par M. Vidaillac

Entre l’abbé Le Gall, curé doyen, demandeur

Et Kerouredan, Le Corre, Griffon, Laurent

La Collégiale

La Collégiale

Aux fins de la citation du 3 janvier 1948, dont résumé : « Le 22 juillet 1947 les défendeurs ont ensemble et de concert sonné les cloches paroissiales de Pont-Croix malgré défense formelle et protestations énergiques du demandeur. Condamner lesdits à 20.000 F de dommages et intérêts »

Nous juge de paix

Attendu le 22 juillet 1947, en l’église de Pont-Croix était célébré simultanément le mariage religieux de deux jeunes couples, d’une part le Sieur Mourrain avec une Mlle Savina, d’autre part, un sieur Hubert avec Mlle Mourrain, sœur du précédent ;

Que pour quiconque eut vu défiler le cortège, où la grâce et la fraicheur le devaient disputer au charme, nul profane n’aurait pu se douter que l’une des délicieuses victimes de ce double holocauste, portait, par dessous son voile blanc, celui de l’opprobre.

Qu’en effet, la demoiselle Savina était la fille d’un boulanger de Pont-Croix, lequel sans doute pour sortir de temps à autre du pétrin et aussi pour meubler les jours de fermeture obligatoire de son commerce principal, exploite également un de ces établissements où les couples s’enlacent et tourbillonnent, établissements qui, suivant leur classe et résidence, portent des noms différents, mais que l’Église, ou plus précisément l’Administration du Diocèse de Quimper, range dans la catégorie unique, celle des « salles de danse », en même temps qu’elle édicte à l’encontre de leurs tenanciers des mesures draconiennes ;

Que, c’est ainsi, qu’elle refuse aux enfants des dits tenanciers les honneurs pour les baptêmes, mariages et enterrements,

Rue de la prison - Pont-Croix

Rue de la prison – Pont-Croix

Qu’en application de cette règle, dont on aimerait à savoir s’il existe un corollaire à l’encontre des Directeurs des casinos et music-halls, la demoiselle Savina voyait, par sa seule présence, interdire à deux couples appartenant à des familles les plus honorables, la traditionnelle sonnerie de cloches, qui, à l’issue de la cérémonie, annonce à la population toute entière que des êtres sont unis pour le meilleur et pour le pire,

Qu’en l’espèce de cette situation était d’autant plus regrettable, que l’un des mariés, le Sieur Hubert, celui-là qui, précisément, avait invité les quatre défendeurs, était ancien prisonnier de guerre,

Que, néanmoins, et faute d’accord entre les familles sur une célébration successive des deux cérémonies, dans des conditions qui eussent pu satisfaire tout le monde, les choses devaient se passer ainsi et les cloches demeurer silencieuses,

Attendu que soudain, quelle ne fut pas la surprise des assistants et même des habitants de Pont-Croix, d’entendre les cloches sonner à toute volée,

Que, tandis que certains criaient déjà au miracle en pensant que c’était peut-être les anges qui étaient descendus du ciel pour commander un aussi joyeux carillon, le curé de Pont-Croix se précipita vers el bas de l’église et se trouva en présence d’être essentiellement matériels, en l’espèce, des quatre défendeurs, lesquels tiraient à qui mieux-mieux sur les cordes,

Que, malgré les protestations énergiques de l’ecclésiastique, les autre défendeurs n’en continuèrent pas moins et jusqu’à satiété l’exécution du concert entrepris,

Que pour ces faits Le Gall les a assignés conjointement et solidairement en paiement d’une somme de 20.000 F à titre de dommages et intérêts,

CONDAMNE les défendeurs à 200 F de dommages et intérêts.

Voilà un juge de Paix, qui rend un jugement de Salomon. Il met les rieurs de son côté en relatant les faits, mais finit par condamner les défendeurs à une somme sans doute symbolique, car de cinquante francs par demandeur. On reste, toutefois, un peu sur notre faim, car le Juge n’a pas expliqué les motifs qui l’ont amené à condamner. Or, c’est une obligation de motiver la décision.

Le curé-doyen est sans doute content d’avoir fait condamner, mais il ne ressort pas grandi avec ce jugement. Un public nombreux était présent lors de la lecture du jugement qui a donné lieu à de scènes mémorables de fou-rire dans l’assistance, d’après les relations qui m’en ont été faites.

Hôtel des Voyageurs à Pont-Croix

Hôtel des Voyageurs à Pont-Croix

Rappelons nous ce qu’était Pont-Croix à cette époque : une ville où la religion était fort présente, avec son séminaire fort réputé et les nombreux ecclésiastiques que l’on y voyait continuellement. Le poumon économique de la ville relevait beaucoup de la religion. Alors, il ne pouvait être question que des règles bien établies pour faire respecter la morale soient bafouées, par quelques joyeux drilles, dans cette ville consacrée à Dieu.

La règle s’est maintenue vaille que vaille, à Pont-Croix, comme ailleurs. Dans les années soixante-dix, un cabaretier de Guiclan qui mariait sa fille en l’église de Landivisiau eut à subir la même offense : messe matinale et point de cloches à la sortie.

Depuis les temps ont bien changé. Ne voit-on parfois des mariés sortir de l’église, précédés de leurs enfants que l’on a baptisés après la cérémonie du mariage ! Mgr Duparc, évêque rigoureux de Quimper doit certainement se retourner dans sa tombe.

Et à Pont-Croix, cloche merle est bien loin maintenant…

Reproduction d’un article du n° 128 du LIEN du Centre Généalogique du Finistère

site : http://cgf.cgf.asso.fr

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