Audierne sous la Révolution

audierne 100Les Audiernais(es)

Les canonniers de l’an II n’étaient pas des enfants de chœur !

Par Paul CORNEC

Audierne et le Cap-Sizun sous la Révolution

Audierne et le Cap-Sizun sous la Révolution

Les archives de l’époque révolutionnaire nous renseignent abondamment sur l’intense bouillonnement qui s’empare du Cap-Sizun dès l’année 1788. Bientôt, avec à peine quelques jours de retard, l’onde de choc de chaque événement parisien se répercute jusqu’au district le plus lointain de la République. Si les soubresauts de la Révolution impactent au premier chef la vie politique locale et ses acteurs, ils ne sont jamais sans conséquence sur le quotidien du citoyen capiste ordinaire. Les illustrations en sont multiples. Nous proposons ci-dessous une brève chronique historique relative aux effets collatéraux, hélas prévisibles, de l’arrivée à Audierne des canonniers de l’an II. Régulièrement qualifiés de « frères » dans les discours des édiles locaux, ils furent trop souvent, hélas, une malédiction pour la population du Cap

Le 30 juin 1791, Grivart, procureur du district de Pont-Croix, adresse au département un courrier plaidant la mise en état des défenses du littoral capiste. Il est urgent de réarmer les batteries côtières existantes, et d’en construire de nouvelles. Notre procureur insiste aussi pour « faire cantonner dans le district, et notamment Audierne et Douarnenez, quelques détachements de troupe qui serviraient utilement à maintenir à Douarnenez le bon ordre pendant la pêche, et à faire à Audierne le service de surveillance. » La rapide réponse de Quimper prend Grivart à contre-pied, car déconseillant précisément cette affectation de troupes de ligne dans le Cap, en des termes qui se révèleront prémonitoires : « Nous ne pouvons que vous représenter que ce moyen deviendrait extrêmement onéreux au district, et que la paix que vous savez si bien maintenir, messieurs, dans votre arrondissement, est bien préférable au moyen indiqué. » D’ici peu, les Capistes apprécieront à sa juste valeur la pertinence de la réponse du procureur de Quimper !

En effet, la mise en place d’une garde bourgeoise dès juillet 1789, rapidement requalifiée de « nationale » avant la fin de cette même année, assure une relative tranquillité dans le Cap-Sizun. Les anciens militaires du cru et autres canonniers en retraite sont aussi sur le pont, tous à la manœuvre ! On demeure donc entre Capistes. Mais, en 1793, un événement modifie radicalement la donne, qui met fin aux réticences de l’administration quimpéroise à affecter des troupes dans le Cap : l’entrée en guerre de l’Angleterre, que pressentait déjà notre procureur-syndic Grivart dès juin 1791.

La première mention de la présence de soldats « étrangers » sur le sol capiste est datée de janvier 1794, avec l’arrivée de plus de deux cents volontaires du 4 e bataillon de l’Hérault, qui se répartissent sur les pointes stratégiques du Cap, le gros des troupes restant stationné à Audierne. En avril, la garnison du port compte 104 hommes et l’effectif va bientôt gonfler pour atteindre 220, et même plus. Le 28 mai, arrivée de 217 volontaires du bataillon d’Orléans. Cela ne cessera plus ! En août 1794, arrivée d’un renfort de 50 hommes, avant-garde d’un nouvel effectif de 200 militaires supplémentaires ! Le Cap désirait la troupe ? Il l’a ! Et même largement servie, s’il vous plaît ! Il va vite s’en mordre les doigts.

Avant la Révolution, lorsque le roi décidait de punir ses sujets révoltés, il imposait à la province rebelle la présence de troupes qui, selon la formule, « y subsistent aux dépens desdits pays. » Bien sûr, en 1794, le Cap n’est plus sous le régime détesté de la royauté, mais on ne change pas en cinq années les soudards des anciennes troupes de ligne en parangons de vertu républicaine ! L’amalgame, la fusion des troupes de volontaires patriotes avec les culs-blancs, les professionnels des anciennes troupes de ligne, joue dans les deux sens et, hélas, ceux-là s’approprieront parfois le moins bon des traditions soldatesques de ceux-ci…

Force est de reconnaître que les hommes du bataillon de l’Hérault investissent le Cap-Sizun comme un pays conquis, et considèrent les autochtones avec morgue. Tout d’abord, il n’est pas inutile de rappeler que ces soldats débarquent en gros bataillons dans un Cap-Sizun vidé de ses forces vives, enrôlées dans la marine et les armées de la République. D’autre part, ces « bleus » vont devenir l’outil détesté de la chasse aux réfractaires et aux prêtres insermentés, protégés par une grande partie de la population. Enfin une évidence : ces soldats ne parlent pas breton, dans notre pays du bout du monde où seule une minorité s’exprime couramment en français. Ceci accentue sans conteste l’impression de toute puissance en pays étranger. Comment fraterniser avec ces sauvages du cru lorsqu’ils recueillent invariablement la même réponse à chacune de leurs questions : Petra ?Quoi ? Ainsi qualifient-ils rapidement les Capistes qui ne baragouinent qu’un mauvais français. Mais le sobriquet est mal vécu sur les bords du Goyen. Bougre de pétra ! Fainéant de pétra ! et autres injures bien senties ponctuent quotidiennement les petites brimades, les bourrades et autres calottes sans conséquence sur les nuques raides. Ainsi, peu à peu, la belle fraternité qui avait présidé à l’accueil des premières troupes va s’effilochant…

Un exemple. Barnabé Dieucho, cloutier, âgé de 54 ans, raconte la mésaventure à lui arrivée un jour de l’automne 96. Sur le seuil de sa maison, située sur le chemin de Pont-Croix à Audierne, il discute paisiblement avec son ami Michel Froment, à qui il donne des nouvelles de ses enfants « qui sont occupés dans les armées de la République.» Surviennent « deux canonniers de la troupe d’Audierne » qui, sans préavis, les prennent à parti pour une vague histoire de bottes, et servent une bordée d’injures aux deux amis interloqués : « Bougres de cochons, bougre de Bretons, et bougre d’animaux ! » Dieucho et Froment jouent profil bas et se retirent sans mot dire, « pour éviter probablement, affirment-ils, d’être maltraités. »

Un fait d’une toute autre gravité survient le 11 frimaire an VI. Ce 1 er décembre 1797 est jour de foire à Pont-Croix. Les foires, et les inévitables libations qui les accompagnent, semblent servir de détonateurs à la violence des soldats. Ce jour-là, Anne Le Danzé s’en revient de la foire pour rejoindre son domicile de Penanrun en Goulien, lorsqu’elle est prise à parti sur le grand chemin par un groupe de canonniers du 2 e bataillon de volontaires d’Audierne. Le rapport de force est disproportionné, la proie trop tentante. La pauvre Anne le Danzé se retrouve prise au piège, cernée par des soldats en armes, passablement excités, avec, à leur tête, un capitaine d’artillerie, Jean-Marie Flamant, qui ne fait rien pour apaiser ses hommes, bien au contraire. Le facile jeu des chats et de la souris dégénère rapidement. Les plaisanteries grasses fusent, les défis avinés des soudards émoustillent leur chef. Voici la malheureuse brutalement saisie, clouée au sol par dix bras, dépouillée de ses vêtements. Et, droit de cuissage oblige, violée par le capitaine Flamant lui-même. Comble de bassesse, on s’enfuit en volant les vêtements de la pauvresse, abandonnée, brisée et nue, au cœur de l’hiver.

Rapidement, la nouvelle du crime se répand dans le Cap, parvient aux oreilles des autorités qui alertent l’état-major local. Mais celui-ci ne réagit pas, alors que « le bruit public dénonce le délit » et nomme le coupable. Pire, celui-ci semble tirer une certaine gloriole de son crime qui, dans les corps de garde, vient pimenter les conversations salaces des soldats, bientôt au fait de chaque détail du viol. Et, les chefs militaires restant impassibles, le sentiment d’impunité des soldats va grandissant, à la mesure de la crainte qu’ils inspirent à la population capiste.

Dans ce contexte, on peut penser que la coupable inertie des officiers est responsable de la nouvelle affaire qui met à nouveau en cause, moins d’un mois après le viol d’Anne Le Dansé, un groupe de soldats d’Audierne. Les faits en sont précisément consignés dans le rapport de Pierre Cudennec, agent municipal de Pont-Croix. Voici l’histoire de ce nouveau dérapage des canonniers audiernais.

Nous sommes le 10 nivôse an VI, deux jours avant les fêtes du 1 er de l’an 1798, vers les sept heures du soir. C’est, on ne s’en étonnera pas, jour de foire à Pont-Croix. Le crépuscule tombe, une charrette chargée de sacs de blé passe le carrefour de Pennanguer, à la sortie du bourg, prenant la direction d’Audierne. Le blé est destiné aux moulins à eau d’Alexandre Piriou, meunier de Suguensou. A quelques pas, derrière la charrette, suivent quatre amis et voisins du meunier, dont Jacques Goraguer, cultivateur au village de Kervénennec en Beuzec. Quant au meunier Piriou, retardé par quelque discussion de fin de foire, légèrement distancé, il se hâte pour rattraper sa petite coterie. En passant le carrefour de Pennanguer, sans mot dire, tous ont bien noté la présence inquiétante de six ou sept canonniers d’Audierne.

Brusquement, tout s’accélère. Les quatre compagnons qui suivent la charrette entendent soudain des cris, se retournent et aperçoivent, à quinze pas derrière eux, leur ami Piriou aux prises avec les militaires. Ceux-ci le bousculent, puis l’un d’eux lui porte un violent coup de sabre à la tête. Les coups pleuvent, le sang coule. Voilà Piriou au sol, hurlant à l’aide, qu’on attente à sa vie ! Sans hésiter, Goraguer fait demi-tour, se précipite au secours de son ami, mais, à peine arrivé au contact, il reçoit à son tour deux coups de sabre qui l’étendent à terre, inanimé. Les autres amis accourent à la rescousse. Cris, bousculade… Dans la maison voisine, François Sergent, 33 ans, sabotier, se chauffe paisiblement au coin du feu lorsqu’il entend les appels au secours. Il entrebâille sa porte, et Piriou et Goraguer, tout ensanglantés, se précipitent aussitôt à l’intérieur, affolés, cherchant un refuge contre le déchaînement des militaires. Heureusement, alors que les canonniers cognent à la porte, la garde de Pont-Croix survient fort opportunément, sans doute alertée par les cris, et emmènent les deux blessés à la prison. Les canonniers n’y sont pas allés de main morte ! Piriou a une plaie assez profonde au cuir chevelu, une autre sur le front, une troisième à l’arcade sourcilière. « On voyait aisément qu’elles avaient été faites par des instruments contondants poussés par une main vigoureuse » déclare l’homme de l’art qui examine les deux blessés. Quant à Jacques Goraguer, « sa figure couverte de sang coagulé laissait à peine entrevoir son espèce humaine ». Des quatre plaies qui défigurent le paysan, l’une semble plus grave que les autres, « aussi profonde que dangereuse pour la perte de cet œil », et provoquée « par un instrument perçant. » Autant d’indices, s’il en était besoin, qui indiquent clairement que les militaires d’Audierne ont utilisé leurs armes de guerre contre de pacifiques Capistes sans défense.

Après le viol d’Anne Le Danzé, cette nouvelle rixe déclenchée par les canonniers fait déborder le vase. Passant par-dessus la tête des autorités militaires qui persistent à rester l’arme au pied, les élus locaux multiplient les courriers pour se plaindre des brigandages de la soldatesque qui terrorise le Cap. Le ministre de la Guerre est alerté, et enfin les choses bougent ! Une compagnie de grenadiers est dépêchée de Quimper à Audierne pour prendre des mesures répressives contre les canonniers. Puis le général Meunier, supérieur hiérarchique des militaires en poste à Brest, prend des mesures drastiques contre les troupes indisciplinées : « J’ai donné ordre de suite que les deux compagnies qui les composent soient désarmées et conduites au fort de Concarneau, où elles seront détenues ainsi que leurs officiers, jusqu’à ce que, d’après les informations préliminaires faites, les coupables connus puissent être traduits devant le conseil de guerre de la division. »

C’est avec un immense soulagement que la population du Cap voit enfin les deux compagnies de canonniers, désarmées et encadrées par les grenadiers, prendre la direction de Concarneau. Mais l’accalmie ne durera pas, et cet heureux dénouement ne mettra pas un point final aux problèmes engendrés par la présence des militaires dans le Cap. Chaque semaine, une liste de doléances impératives atterrit sur le bureau des autorités audiernaises : un jour la troupe exige plus de pain, le lendemain plus de bois de chauffage, puis du vin, des lits, des couvertures, etc. alors que les Capistes eux-mêmes croupissent dans une misère noire et manquent de tout. Avant même la fin de cette année 1798, les municipaux d’Audierne, faisant à nouveau état d’un crime et de nombreux excès commis par les militaires en garnison, demandent que les contingents soient renouvelés tous les trois mois, « pour éviter qu’ils ne se lient avec la population. » Cet appel restera vain puisque, deux ans plus tard, de nombreux désordres continuent d’être signalés. Est-ce l’air tonique du Cap-Sizun qui excite ainsi les sens de nos canonniers ? En décembre 1800, un groupe de soldats avinés cause du scandale en ville, insulte et frappe l’enseigne de vaisseau Passart, dont la corvette La Découverte fait escale dans le port. Emprisonnés, ils parviennent à défoncer la chambre de sûreté et à s’enfuir ! Une fois de plus, excédé, le maire d’Audierne se plaint auprès du préfet, soulignant l’indiscipline de la troupe et le manque de surveillance. Et il confirme le souhait de voir renouveler plus régulièrement les effectifs pour éviter les liaisons des canonniers avec « certaines femmes faciles ».

Car le canonnier audiernais, s’il se montre violent avec le Capiste, sait en revanche faire le joli cœur avec la Capiste… Le « registre des déclarations de grossesse » ouvert par Delécluse, juge de paix de Pont-Croix, et tenu de 1792 à 1801, contient vingt sept déclarations de grossesses illégitimes. Les jeunes filles, parfois des épouses esseulées, y dénoncent généralement leur suborneur. Et l’on découvre que plusieurs de ces enfants de l’amour sont les fruits des ardeurs galantes des canonniers d’Audierne. De petits canonniers, ou en tout cas leurs descendants, courent-ils encore aujourd’hui dans le coin ? Eh oui, nos dossiers recèlent en effet quelques patronymes… Mais chut ! D’abord nous ne sommes pas des qui disent, et puis ça n’intéresse personne, n’est-ce pas ?

 

Bibliographie du Cap-Sizun

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